D’Hildesheim à Izmir, des vies à la dérive…

Photo prise par les enfants dans l'appartement de Gümüspala

Expulsée – sur une colline d’Izmir

4095. C’est la seule indication qu’elle nous a donnée au téléphone pour venir lui rendre visite à Izmir. Nous nous étonnons de cette adresse peu commune mais la donnons au chauffeur de taxi dès notre arrivée dans la troisième ville de Turquie, située au bord de la mer Egée. Il lit rapidement et hoche la tête tout en enclenchant le moteur : ce simple chiffre semble lui suffire. Quelques minutes après, nous tournons à Gümüspala, un quartier populaire se trouvant à l’extrémité de la ville, à la recherche du fameux numéro de rue. Finalement la voiture pile et le chauffeur se retourne : « tamam » (d’accord en turc). Nous sommes arrivées chez Gazale.

A l’instant où nous sortons nos sacs du coffre, une jeune femme habillée de noir remonte la rue et vient à notre rencontre. Le sourire aux lèvres, un discret voile noir sur la tête, c’est dans un allemand parfait que Gazale nous accueille : « Bonjour et bienvenue ! Vous venez juste d’arriver ? Entrez, je vous en prie, j’étais partie acheter quelques affaires pour la rentrée des enfants. » Nous nous installons dans le salon et faisons rapidement connaissance avec Ghazi et Shams, les deux enfants de Gazale, âgés de 8 et 10 ans. Pendant ce temps, notre hôte se change et s’empresse de nous préparer un çay brûlant. Dans la pièce, des images de la Mecque, des inscriptions en arabe et des photos du temps passé ornent les murs.

L’histoire de Gazale est une tragédie humaine. Elle pourrait être une histoire que l’on lit dans un journal à grand tirage, une histoire parmi tant d’autres. Une histoire que l’on entend puis qui sombre immédiatement dans l’oubli. Pourtant, toutes les histoires que nous avons entendues en chemin portaient leur lot de souffrance, d’injustice et d’inhumanité. En entendant Gazale nous raconter la sienne, nous réalisons, une fois de plus, la folie et la violence du système migratoire européen.

Gazale vit à Izmir, Gümüspala depuis plus de 6 ans. Elle ne l’a pas choisi. On l’y a expulsée de force. Avant cela, elle vivait depuis 17 ans en Allemagne, dans la ville de Hildesheim, en Basse-Saxe. C’est le lieu de son enfance, de son adolescence, c’est toute sa vie qu’elle avait là-bas. Gazale est arrivée à l’âge de 8 ans en Allemagne avec ses parents. Ces derniers ont fui le Liban au milieu des années 1980 après avoir perdu leurs six fils dans des bombardements. Passant par la Turquie, ils ont réussi à rejoindre l’Allemagne avec leurs filles. Gazale a donc appris l’allemand, est allée à l’école, s’est fait des amis. Plus tard, elle s’est mariée avec Ahmed, un jeune de la même origine qu’elle, ayant lui aussi grandi dans la région. Elle était très jeune à l’époque mais elle se rappelle : « Je voulais faire comme les autres, je voulais partir de la maison et je croyais que c’était quelque chose de merveilleux d’avoir sa propre famille, d’être mariée. » Elle a eu deux filles à la suite puis quelques années ont passé. Elle nous raconte : « Je voulais absolument avoir d’autres enfants et j’ai prié Allah. J’ai fait la promesse que si je tombais enceinte je me couvrirais la tête. » Quelques mois plus tard, elle met la petite Shams au monde et porte le voile alors même que son mari est contre. Elle l’a promis. Même si Gazale et ses enfants vivent avec une « Duldung » (titre provisoire de séjour en Allemagne, octroyant peu de droits aux étrangers et les menaçant d’expulsion à tout moment), la vie s’organise. Ahmed et Gazale se sont mariés à la mosquée mais n’ont pas eu l’occasion de faire reconnaître le mariage devant la loi allemande : les autorités locales détiennent le passeport d’Ahmed depuis des années et refusent de lui rendre.

En 2005, un froid matin de février, alors que Gazale est en train de changer Shams, des policiers font irruption dans son appartement. Elle se rappelle de ce matin qu’elle n’oubliera jamais : « Je m’étais levée tôt, j’avais fait les toasts pour les filles et elles étaient parties à l’école avec mon mari. J’étais en train de m’occuper de Shams. Ils ont voulu m’emmener de force, moi seulement. J’ai dû les supplier de me laisser prendre le bébé avec moi. Je ne pouvais pas la laisser là. Elle était toute propre, je venais juste de la laver. Au bout d’un moment ils ont accepté et nous ont embarquées. Je crois qu’ils ont dit oui juste pour éviter que je ne cause pas de problèmes. »  

Expulsée – pays inconnu

Retour au salon d’Izmir. Gazale n’arrive plus à parler, elle s’excuse. Elle nous montre l’appartement pour parler d’autre chose. Le grand lit de la chambre à coucher n’est pas là depuis longtemps. C’est un investissement qu’elle a fait lorsque Shams est tombée malade l’hiver dernier, une mauvaise bronchite qui aurait pu lui être fatale. Toute la famille dormait alors à même le sol. Les hivers à Izmir sont froids et humides et la maison n’est pas chauffée. Le vent passe sous les portes et par les embrasures des fenêtres, la moisissure envahit les murs. Pour un matelas, elle s’est endettée et continue jusqu’à aujourd’hui de le rembourser.

Gazale est donc arrivée en Turquie, seule, enceinte et avec une petite fille d’un an et demi. Elle ne connaissait rien du pays, n’avait aucun contact sur place et ne parlait pas un mot de turc. Imaginez-vous une seconde être expulsé dans un pays inconnu alors que toute votre famille reste à la maison. C’est difficile à concevoir et pourtant, cela arrive régulièrement. Nous ne comprenons pas : Liban, Allemagne alors pourquoi l’a-t-on renvoyée en Turquie ? La jeune femme remonte le temps et nous livre des bribes de l’histoire de sa famille. Le père de son grand-père était né en Turquie et avait effectué son service militaire dans le sud-est du pays. Lorsque les parents de Gazale décident de fuir le Liban, ils s’arrêtent quelque temps en Turquie et son père réussit à obtenir des passeports turcs pour les enfants au nom du grand-père, un nom turc. Pourtant son prénom est bien celui qu’elle portait au Liban : Gazale. Je comprends seulement plus tard, en lisant d’autres articles que l’histoire de cette famille s’inscrit dans des migrations plus larges entre la Turquie et les pays du Proche-Orient. La famille de Gazale fait partie des Mhallami, un peuple d’origine arabe résidant en Anatolie depuis des siècles. Dans les années 1920, lorsque Mustafa Kemal, dit « Atatürk », réprime les soulèvements des Kurdes et remplace tous les noms arabes et kurdes par des noms turcs, plusieurs milliers partent se réfugier au Liban où ils sont considérés comme apatrides. Ces derniers restent entre eux et vivent de manière relativement fermée tout en exerçant les petits métiers dont la ville de Beyrouth a besoin. Quand la guerre éclate, les Mhallami sont nombreux à partir en Europe de l’Ouest pour y demander l’asile. Etant considérés comme apatrides, on les « tolère » et c’est le cas de la famille de Gazale en Allemagne. Pourtant, cette dernière est passée par la Turquie et les enfants ont des passeports turcs. Quand les autorités de Basse-Saxe tombent sur ce détail, ils se hâtent d’accélérer les procédures. Ils ne peuvent pas renvoyer la jeune femme au Liban certes mais en Turquie, oui. Qu’importe qu’elle n’y ait jamais vécu, qu’importe qu’elle n’y ait aucune attache et qu’importe qu’elle n’en parle pas la langue.

Assise sur le canapé, elle nous demande de deviner son âge. Je me trompe et lui donne plus. Gazale a perdu du poids, les traits de son visage sont tirés et l’angoisse a abîmé sa peau. Elle a de gros problèmes de dos, probablement liés au stress, qui l’empêchent de travailler. La jeune femme déballe les médicaments et les radios sur la moquette du salon pour nous montrer le sérieux de son mal. Aux problèmes physiques s’ajoute une déprime latente qui, évidemment, déteint sur les jeunes enfants. « Quand je suis arrivée ici, je croyais que je n’allais pas rester, qu’on allait me ramener en Allemagne rapidement. Au fur et à mesure, j’ai commencé à perdre l’espoir de retrouver ma vie. C’est comme si j’étais déjà morte. En m’expulsant ici, c’est comme si on m’avait séparée de ma propre personne. On m’a enlevé ma propre vie. »

Expulsée – femme seule

L’arrivée à Izmir n’a pas été simple pour Gazale. Suivant une famille expulsée dont elle avait le contact par son père, elle a atterri dans le quartier de Gümüspala où tout le monde connaît tout le monde. Et ici, une femme seule avec deux enfants, ça fait jaser. « Pourquoi a-t-elle été expulsée seule ? Et d’abord, où est son mari ? Peut-être l’a-t-il simplement abandonnée… » Gazale soupire et montre du doigt les maisons de sa ruelle : « Là, c’est une famille, là ce sont les cousins, là ce sont des membres de la même famille. Quand il se passe quelque chose, en un clin d’œil tous ces gens sont au courant. Si je me dispute avec une femme de leur famille parce qu’elle m’a insultée, alors tout le monde vient la défendre. Moi je n’ai personne ici pour m’aider. » Un peu plus tard, nous partirons faire quelques courses dans le quartier. Voile enroulé autour de la tête, elle s’aperçoit dans la rue que l’on voit un bout de son cou. Rapidement, Gazale arrange le tissu de telle sorte qu’aucun centimètre carré de chair ne soit visible au dessous du menton. « Je n’ai pas envie qu’un des voisins me voit et raconte des choses… » Pour elle, le voile qu’elle avait pourtant choisi de porter est devenu un marqueur, un poids, une injonction de l’extérieur. Elle nous dit que le jour où elle rentrera en Allemagne, elle l’oubliera en Turquie, elle laissera ses cheveux au vent et ne permettra à personne de lui imposer une manière de vivre.

Au début du Ramadan, un homme est venu chez eux leur apporter un paquet rempli de nourriture. Gazale ne le connaissait pas, il venait de la ville mais à ce moment-là, les placards étaient vides et elle ne savait pas ce qu’elle allait faire à manger d’un jour sur l’autre. Elle a donc accepté le présent. L’homme est revenu, avec d’autres cadeaux et vivres. Un jour, alors qu’elle rentrait des courses, il l’attendait sur les marches de chez elle, au vu et su de tout le quartier. Il lui a dit qu’il lui portait une grande admiration. Gazale l’a congédié et lui a demandé de ne jamais revenir. Ce n’était pas la première fois qu’elle se retrouvait dans une telle situation: « C’est difficile d’être une femme seule ici, les hommes te regardent et pensent qu’ils peuvent obtenir facilement quelque chose de toi. Mais ils ne seront jamais là pour t’épauler, te soutenir. S’ils t’offrent quelque chose, ce n’est jamais gratuitement. »

Deux ans après son expulsion, le père de Gazale est venu en Turquie la rejoindre. Elle avait si peur des autres, du dehors, elle était terrifiée à l’idée que l’on pénètre en pleine nuit dans son appartement, qu’on fasse du mal aux enfants. Et puis seule, sans emploi avec deux enfants en bas âge, le quotidien n’était pas gérable. Son père a donc tout quitté en Allemagne pour s’installer avec Gazale à Izmir. Nous l’avons vu furtivement, alors qu’il ramenait une grosse bonbonne d’eau. Il ne s’éternise pas, dit le minimum et repart immédiatement. « Ce n’est pas facile avec mon père. Nous nous disputons souvent. Il ne peut plus rentrer en Allemagne maintenant, c’est trop tard, et parfois il me le reproche.»

Expulsée – abandon 

Nous rentrons des courses et Ghazi, armé d’un nouveau cartable pour la rentrée, gambade fièrement en tête du groupe. Gazale lui crie en arabe de faire attention. Les enfants parlent leur langue maternelle, l’arabe, à la maison et apprennent le turc dans la rue. Leur mère tente de leur apprendre quelques mots d’allemand mais c’est très difficile en dehors de tout contexte. Ils n’ont pratiquement plus de contact direct avec leur père, resté en Allemagne. Ghazi ne l’a jamais vu ainsi que ses sœurs puisqu’il était encore dans le ventre maternel lors de l’expulsion. Shams ne se souvient plus des visages. Gazale va chercher un petit paquet et en sort quelques photographies qu’elle étale à même le sol. Ce sont des clichés de ses deux premières filles, aujourd’hui des adolescentes bien affirmées. Elle n’a pas vu ses filles depuis 6 années et n’a plus aucune prise sur leur éducation. Je lui propose de faire une vidéo pour envoyer un message à ces dernières mais elle refuse : « Si elles voient leur mère leur parler en vidéo comme cela, elles vont pleurer. Et ce n’est pas bon pour elles. » Gazale et ses deux enfants en train de devenir des femmes s’envoient régulièrement des lettres et des photos. Elle nous en montre quelques-unes : « Regarde comme leur écriture est belle. Quand je reçois une lettre, je la lis une fois, ensuite je la range et je ne la regarde plus. Ca fait trop de mal sinon. » La tristesse plane au dessus du salon comme une odeur de brûlé qui ne part pas pendant des jours.

Dans les propos de notre hôte, le sentiment d’abandon est omniprésent. Abandonnée par sa famille, abandonnée par ses amis, abandonnée par son pays. Trahie par tous et seule face à l’adversité. Au début de notre échange, nous avons l’impression de nous trouver face à une femme complètement isolée, délaissée de tous ceux qu’elle aimait, sans soutien ni moral, ni militant. Gazale nous explique que les contacts sont devenus rares avec son ex-mari et qu’aucun de ses amis de jeunesse n’est venu la voir en Turquie. Pourtant, au cours de notre visite, le téléphone sonne plusieurs fois, à chaque fois un appel de l’Allemagne. La mère, une de ses nombreuses sœurs, une militante du Conseil des Réfugiés de Hildesheim, une amie du coin, etc. En démêlant les fils d’une histoire compliquée, nous réalisons également  que le sort de Gazale est tout à fait suivi à Hildesheim. Chaque année, à la date de son expulsion, une manifestation est organisée devant les autorités locales afin de réclamer son retour. Cette année, 6 ans après ce matin inoubliable de février, plus de 180 personnes étaient présentes. Des journalistes ont écrit des articles, des actions de sensibilisation des politiciens et de l’opinion publique ont été organisées, des stratégies juridiques ont été imaginées, de recours en recours. En Allemagne, la famille de Gazale jouit d’un soutien politique local certain. Si le sentiment d’abandon apparaît cependant clairement dans les mots de celle-ci, c’est sans aucun doute parce que le temps se fait long… Comment ne pas se sentir oubliée de tous quand cela fait 6 ans que le retour est empêché ? Comment ne pas se sentir abandonnée quand les choses n’évoluent pas ?

Après un week-end passé à Izmir, nous quittons la ville pour rentrer à Istanbul et faisons nos adieux aux enfants et à Gazale. Sur le pas de la porte, elle insiste « Ne voulez pas boire un thé ? Vous avez encore le temps, restez donc jouer avec les enfants… » Nous ne pouvons pas rester mais échangeons, encore une fois, adresses et numéros. Avant de monter dans le bus, elle attrape mon bras et demande les yeux inquiets : « Dis, tu ne vas nous oublier quand même ? Tu nous appelleras quand même ? Dis-moi que tu ne vas nous oublier… »

Combien de temps faudra-t-il encore pour permettre à Gazale de retrouver sa vie ? Combien de temps les autorités allemandes mettront-elles à accepter que celle-ci retourne auprès de ses filles et continue son parcours là où elle l’avait commencé, en Allemagne ? Je me retourne dans le bus et aperçoit Gazale qui traverse la route. Son fils à la main, les épaules rentrées, elle ne prend pas la peine de secouer la main. L’espoir semble être comme les étrangers qui lui rendent visite. Il ne s’éternise jamais bien longtemps…

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A propos balktu2011

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2 commentaires pour D’Hildesheim à Izmir, des vies à la dérive…

  1. Frizi dit :

    sehr berührende Erzählung.

  2. joana bouquet dit :

    Article édifiant et prenant, la folie de l’administration qui est censée s’occuper de l’être humain mais qui au contraire le met à l’écart …
    joana, (cyclotouriste rencontrée dans le bus pour le gucca festival)
    Votre blog est très intéressant en tout cas .
    Bonne continuation.

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